icarte-retour

LA SUBSTANCE

1990/2018: La substance rêveuse

2001/2016 : la substance des regards

2004/2006: La substance lumineuse

2006/2016: La substance des mots

La substance rêveuse

(…)À la surface d’une poignée d’argile pétrie d’une main rêveuse, des présences fugitives, étranges, mais aussi obstinées – obstinément étranges – affleurent et se succèdent, comme à la surface d’une eau noire et profonde, agitée de remous.

L’installation de sculptures La foudre gouverne toutes les choses, ainsi que le travail d’écriture qui l’accompagnait, ont constitué, entre 1990 et 1997,  une première tentative pour se rapprocher de la vérité de ces êtres affleurant.  Ce cheminement partait de la « substance pétrie d’une main rêveuse » comme un fleuve prend sa source: celle-ci est souvent indécise, multiple ou mouvante, et surtout, l’eau qui apparaît à la source coulait déjà, souterraine. La rencontre avec ces « présences étranges » était donc, à cet endroit et à cet instant précis, un contact avec une forme d’au-delà, et cet au-delà était imprévisible et inconnu car la main était rêveuse. Que la main ait été rêveuse signifie qu’elle n’avait pas de projet, qu’elle n’imaginait rien, qu’elle était en quelque sorte absente à elle-même. Cette vacance ou vacuité radicale forma l’espace à l’intérieur duquel ces personnages, un à un,  vinrent comme se couler pour apparaître.

blaireau

Personnage en habit de moine (blaireau); travertin de Sienne, h=70cm; 1996

De ces apparitions – de ces épiphanies –  comment rendre compte sans les trahir? Dans le parti que je pris de les garder secrètes, tout en les divulguant à travers des copies, un texte m’accompagna: l’Ethique de Spinoza. La substance pétrie d’une main rêveuse est une, mais ces êtres qui viennent affleurer à sa surface sont innombrables. Ainsi sont les attributs de la Substance spinozienne. Parmi ces attributs infinis j’en reconnaissais, dans ma finitude, quelque-uns dont il semblait qu’ils m’étaient adressés. Mais ces êtres, lorsqu’ils m’apparaissaient, étaient encore comme reliés à leur existence souterraine, tournés vers le rêve dont ils étaient issus, et les exposer tels quels comme s’ils étaient aboutis, « à terme », aurait signifié les couper irrémédiablement de cette racine invisible. Le labyrinthe La foudre gouverne toutes les choses, oeuvre de la main laborieuse, fut une première application de ce principe consistant à montrer une chose pour en préserver une autre, sous la forme d’une mise en scène de l’Ethique avec, dans le rôle de la Substance, une Poignée d’Argile pétrie d’une Main Rêveuse; dans le rôle de ses Attributs, les Esquisses, traces des présences affleurant à la surface de cette Substance Rêveuse; dans le rôle des Modes, les trois sculptures, images d’une même Esquisse, occupant chaque chambre du labyrinthe. L’action imperceptible de cette pièce silencieuse, écrite pour un unique spectateur errant, était le passage vertigineux de l’infini au fini et de l’invisible au visible.

Interrompu en 1998, ce processus de sculpture et d’écriture a repris en 2014 sous le nom de ETREDIR

Ch. L. 2018

Dessin d'Esquisse 3

Personnage en habit de moine (blaireau) crayon sur papier, 30x24cm, 1990

Plâtre 2

Personnage en habit de moine (blaireau);  plâtre, h= 40cm; 1991

(…) À l’origine de ces sculptures se trouvent des esquisses en terre, très vagues, presque informes.

(…) Si la main qui a modelé l’Esquisse avait été volontaire, laborieuse, les points qui forment sa surface auraient été animés, orientés par ses intentions, et même si celles-ci étaient encore indécises, il aurait déjà fallu parler d’une écriture – une écriture dont cette Esquisse aurait été l’ébauche. Mais s’agissant d’une main rêveuse, c’est à dire d’une main abandonnée, inattentive, une main sans objet, ne doit-on pas considérer cette Esquisse comme partie et trace du monde lui-même, dans ce qu’il a d’irréversible, d’unique, d’inattendu ?

Chacune des chambres du labyrinthe se présente comme un cube comportant quatre ouvertures.

(…) Qui sont ces personnages ? que sont ces personnages ?

les parois de ces chambres, formées par quatre parallélépipèdes de tissu-non-tissé blanc, sont à la fois translucides et massives.

(…) Cet abîme obscur que chaque personnage porte en lui, et qui rayonne autour de lui, est sa vérité. Non pas comme le vrai s’oppose au faux, mais comme il s’oppose au simulé, et parce qu’il porte encore l’empreinte d’une origine enfouie, précieuse. Vérité non pas comme qualité de ce qui est logiquement vrai, mais comme qualité de ce qui jaillit, ou sourd, et témoigne d’une force souterraine, d’une réserve inaccessible, et par conséquent, puisque rien de ce qui est précieux n’est infini, qualité de ce qui s’use et se consume, s’épuise.


Cette emboîtement de parallélépipèdes détermine des patios,  ouvrant chacun sur quatre chambres. 

(…) Mais cet obscur secret, qui n’est pas inépuisable et d’où jaillit la claire vérité, prend sa force, précisément – dans ce qu’il a d’obscur et de secret, d’inexplicable. C’est pourquoi la vérité, outre qu’elle est jaillissante et vouée à l’épuisement, semble aussi toujours étrange.

Ce labyrinthe bifurquant est virtuellement infini. Ici, avec dix chambres et deux patios
 

(…) Ainsi, la main laborieuse échoue à retrouver l’Esquisse. Pourtant, à force de frôler cette vérité fugace, elle finit par circonscrire un espace à l’intérieur duquel celle-ci soit, non pas enfermée, mais accueillie, invoquée. Peu à peu, à chaque Esquisse elle dédie un abri.

schilti7-550

(…) Chacune des chambres forme une bifurcation, conduisant à deux autres chambres. À intervalles réguliers s’y forment des patios. Chacun communique avec quatre chambres distinctes.

schilti2-550

(…) Chaque destin déroule un fil, chaque visiteur cherche son Minotaure. Mais celui-ci est éclaté en mille fragments… L’errance de l’un parviendra-t-elle à recomposer une image de l’autre ?

schilti5-550

(…) Si cette vaste pyramide, à l’instar des échafaudages hermétiques de la Renaissance, n’est autre qu’une structure mentale, une structure de mémoire, à quel mystérieux personnage appartient-elle ? Si – par impossible – elle pouvait être réalisée dans toute son étendue, et si un visiteur hypothétique avait le temps et la patience d’en arpenter entièrement la base (mais pour traverser cet espace infini, ne lui faudrait-il pas se déplacer à la vitesse de l’éclair ?), alors toutes ces ombres, tous ces spectres se superposant dans son esprit ne finiraient-ils pas par y recomposer la souvenir de leur lumière originelle, et ne finirait-il pas lui-même par ressembler à ce personnage, par se confondre avec lui ?

La foudre gouverne toutes les choses. Toutes les choses éparses, traversées par la foudre, illuminées par elle, se rassemblent pour un instant.

Textes, dessins et photographies extraits de La foudre gouverne toutes les choses, éditions Mitteleuropa 1997; Personnages, terres, dessins, éditions tierces, Paris 1991; et Sculptures en plâtre, éditions Tierces, Paris 1991; textes et dessins Christophe Loyer, photographies Jacqueline Salmon
Le labyrinthe LA FOUDRE GOUVERNE TOUTES LES CHOSES dans la version montrée ici était installée aux anciens abattoirs de la Ville de Schiltigheim; tissu non tissé, bois, pierre, argile, bronze; 19mx11mx3m; 1997

Retour en haut de la page

icarte-retour