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LA SUBSTANCE

1990/2018: La substance rêveuse

2001/2016 : la substance des regards

2004/2006: La substance lumineuse

2006/2016: La substance des mots

La substance lumineuse

Si la pensée éclaire, la lumière doit révéler quelque chose de la pensée, et ce qui se dit de la lumière doit pouvoir, aussi, se conjecturer de la pensée.

Esquisse de lumière1

Un peu comme le vent, qui n’est sensible qu’à travers ce qu’il agite, la lumière ne se manifeste qu’indirectement, par ce qu’elle éclaire et révèle à notre regard. Dans cet échange, ce contact entre l’œil et le monde, la lumière est humble messagère : elle véhicule des informations derrière lesquelles elle s’efface. Le peu que l’on perçoit d’elle en propre, dans ce commerce du visible, on le perçoit souvent comme qualité négative de sa part : son spectre est incomplet… elle est intermittente… insuffisante ou excessive. D’une certaine façon, elle ne nous semble jamais aussi parfaite que lorsqu’elle disparaît au profit de ce qu’elle fait apparaître. Il est vrai que, lorsqu’elle est « belle », elle irise d’une intention ce qu’elle éclaire, comme un acteur dont la diction serait émouvante ou dramatique. Mais cette action de rehausser, de détacher ou de fondre les choses, est encore une façon de les mettre en avant, en exergue, en « relief ». Car la lumière, en soi, ne semble pas avoir de forme propre, autre que celle de ce qui s’oppose à son écoulement et qu’elle enveloppe, sur lequel elle s’étale. C’est pourquoi, peut-être, on la compare parfois à l’eau. Pourtant, même lorsqu’elle « ruisselle », ce n’est pas encore d’elle dont il s’agit, car ce sont des poussières, des corpuscules qui s’illuminent.

Esquisse de lumière2

La lumière « pure », « blanche », serait donc invisible, une substance lisse et transparente, vierge de formes et de contenus, au sein de laquelle le monde, solide et opaque, viendrait comme s’encastrer. La lumière du jour, par temps légèrement nuageux, semble offrir cette neutralité. Mais dès que l’on manipule, dès qu’on déplace de la lumière, on s’aperçoit qu’elle est moins neutre qu’il n’y paraît, et qu’il n’est pas si facile de la faire disparaître au profit de ce qu’elle éclaire. Il ne s’agit pas seulement du choix d’un angle d’illumination ou d’une intensité, mais de la présence de textures propres à la lumière elle-même, à la façon imparfaitement régulière qu’elle a de se répandre, surtout lorsqu’elle est faible, réfléchie ou difractée.

Esquisse de lumière3

Car cette lumière toujours jaillit d’une source et se propage. Et ce mouvement, cet élan n’ont rien de neutre. Jaillissement et propagation, naissance et cheminement : toute une histoire, toute une mémoire… Aussi la lumière n’est-elle jamais simple.

La lumière du jour, celle qui éclaire et donne à lire ce qu’elle éclaire, semble homogène parce qu’elle est excessive et plurielle. Si quelques lettres lumineuses projetées sur un fond obscur sont clairement lisibles, un foisonnement de mots lumineux superposés, enchevêtrés, forme une matière éclairante mais non plus signifiante. De même, pour lire la lumière il faut infiniment peu de lumière : le bord externe d’une faisceau, une raie, égarés sur un mur et surtout, autour de ce peu, beaucoup de noir.

Impressionné par ces taches lumineuses un papier photosensible fait apparaître alors des formes précises et minutieuses. Rien d’immatériel, mais au contraire des textures concrètes, presque tactiles, dans ces objets qui ne doivent rien à leur support, ne sont ni images, ni empreintes du visible mais bien propres à l’invisible lumière lorsqu’elle est livrée à elle-même.

De façon surprenante et merveilleuse, c’est à la fonction métaphysique de la lumière comme manifestation originaire de création, de vie, que ces apparitions renvoient au premier abord : plis et germinations, noyaux et matrices, envols, évocation de la chair, de la matière vivante. Comme si la lumière, prise dans l’acte de son pur dépliement, ou déploiement, dévoilait un univers secrètement apparenté à celui, « réel », qu’elle tire de l’obscurité. Comme si ce monde qu’elle éclaire et qu’elle féconde, elle le contenait déjà en puissance, en germe, en négatif.

 

(…) Il ne s’agit pas d’instantanés de formes en mouvement. Ces faibles lumières sont immobiles. Mais leur enregistrement par le support photosensible révèle une vibration, un frémissement secret. Cette immobilité résulte d’une intense activité sur place, d’un tourbillonnement minuscule et violent.

(…) Des matières. Granuleuses, vaporeuses, dures comme des graines ou souples comme du tulle. Des brumes. Des surfaces délicatement marbrées, veinées.

(…) Techniques de dessin, dessins de sculpteur. Volumes tracés d’une plume fine et patiente, ombrés au fusain, à la pierre noire. Lavis, crayon sur papier lisse ou papier à grain.

Et pourtant, dessins non faits de main d’homme…

*

(…) La pensée, comme la lumière ou comme le vent, s’applique, s’appuie. Parler d’une pensée c’est avant tout parler de ce qu’elle agite, de ce qu’elle éclaire. Mais si la pensée est lumière, alors comme la lumière – comme le vent lui-même qui transporte les odeurs et les sons – elle conserve secrètement quelque chose de sa source, une trace de ce qui l’a touché en chemin, de la matière et de la forme de ce chemin. Peut-être n’est-elle « pure » que lorsque elle se retourne sur elle-même pour surprendre cette trajectoire. N’est-ce pas ce que fait la lumière ici ? Et cette absence de neutralité, ces ombres que la lumière dessine elle-même en elle-même, ne sont-elles pas précisément le propre de la pensée comme mouvement, jaillissement et propagation, naissance et cheminement, histoire?

Textes extrait de « L’ombre à l’intérieur de la lumière » Le nouveau recueil n°78; 2006
Images extraites de la série « Esquisses de lumière »
tirages argentiques 24x30cm directs (sans négatif) sur papier baryté, pièces uniques, 2004

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