Une poignée d’argile pétrie d’une main rêveuse, l’eau, l’impondérable matière des regards, la lumière ou le langage lui-même ont été, dans mon travail, quelques uns des avatars de cette entité mouvante contenant toutes les formes et tous les êtres qu’est LA SUBSTANCE. Elle est approchée ici non par la pensée mais par les mains, par le corps. Ce dont elle forme l’image pourtant à chaque fois est la pensée elle-même, pensée non pas volontaire ou autoritaire mais fluide et insaisissable comme le monde dans ce qu’il a d’hasardeux. Ainsi, par le biais de l’obscure et ductile Substance le monde et la pensée du monde se reflètent l’un l’autre.

La substance des regards

À l’époque de la Renaissance on pensait que les regards pouvaient “agir par la vertu d’un esprit lumineux et subtil émis, un peu comme un rayonnement, par les yeux ouverts”(1). Plus tard, cette énergie des regards on la décela à l’œuvre dès l’apparition des premières formes animales: “Au cours des millénaires, les prédateurs ont progressivement éliminé les proies les plus aisées à repérer, favorisant le développement des espèces mieux douées pour le camouflage. C’est par le regard que s’est réalisée cette sélection naturelle, par le regard que ces formes, ces couleurs, ces comportements ont peu à peu émergé. Ainsi la conformation d’une espèce a pu être dictée par le regard que portaient sur elle ses principaux ennemis.”(2)

J’ai donc représenté les regards envahissant l’intérieur du cube Sombre Propos à travers ses meurtrières comme des faisceaux lumineux.

 

Représentation du champ des regards autour et à l’intérieur de Sombre Propos depuis ses huit ouvertures (Gouache sur papier, 20x30cm; 1998)

Ainsi cerné d’une lumière imaginaire Sombre Propos m’apparut, pupille obscure et géométrique occupant l’épicentre de ces champs de regards. Longtemps j’ai travaillé et réfléchi sur ces épures, fasciné par la façon qu’avaient ces points de vue de se croiser, de se superposer, de palper les parois de leurs prisons et de tendre chacun vers sa lisière; longtemps je suis resté comme pris dans une rêverie bachelardienne sur cette matière fluide et inépuisable, envahissante des regards et des pensées. Plus tard, beaucoup plus tard l’ai fini par mettre en pratique cette analogie des points de vue avec la lumière en replaçant, purement et simplement, la lumière des regards par de la vraie lumière.” (3)

(1) Giordano Bruno, Chandelier, 1, X; (2) C. Nurisdany et M. Perrenou, Masques et simulacres, le mimétisme dans la nature, ed. du May, Paris 1990, p.7. (3) Christophe Loyer, L’ombre à l’intérieur de la lumière, Le nouveau Recueil n°78, Champ Vallon 2006

2121; Skoténogramme de la série “Un centre invisible”, impression numérique sur papier Canson 350g; 90x90cm, 2014.