Sombre Propos


Vue cavalière et vue en plan de Sombre Propos

Une boîte cubique est percée de huit meurtrières, fenêtres étroites et verticales à travers chacune desquelles est observable une partie de son intérieur. Bien qu’elle semble vide une incertitude demeure car, à cause de l’épaisseur des parois, une zone au centre échappe à tous ces points de vue. Peut-il exister une perception de ce qui manque, une perception négative? Cet invisible qui, restant dans l’ombre, est frôlé par les regards, je l’ai nommé Sombre Propos. Par la suite cette appellation a fini par désigner ce cube lui-même, avec ses failles. « Sombre Propos » traduit l’anglais « dark matter », qui désigne aussi la matière noire intergalactique engloutissant tous les corps, et jusqu’à la lumière elle-même.

Sombre Propos figure ce qu’on peut approcher mais jamais atteindre, ce dont on ne peut rien dire sinon qu’il nous échappe. J’ai jugé de prime abord cette indécision sinistre, voire mortifère. Puis ma prévention s’est muée en fascination à mesure qu’elle m’est apparue riche de tout les possibles, à mesure que sa froide discrétion s’est révélée brûlante de promesses.


J’ai voulu, dans un premier temps, approcher cet alliage de bon et de mauvais présage en en traçant les contours.

Représentation graphique du regard

Sombre Propos est invisible et, plus précisément, son territoire commence juste au delà du visible. On peut donc délimiter ce territoire par défaut, en traçant les limites de ce visible. L’œil en principe peut voir tout ce qui est éclairé, à l’exception de lui-même et de ce qui ne lui est pas dissimulé par une surface opaque. Par ailleurs, en principe également, la lumière se déplace en ligne droite. C’est ainsi qu’on peut théoriquement tracer les limites d’un champ de vision ou « champ de regard » à proximité d’un obstacle, par exemple un mur.

Représentation du champ d’un regard à proximité d’un obstacle (par exemple un mur): en blanc la zone visible, en gris, les zones invisibles à ce regard.

Le regard ici n’est ni ponctuel ni instantané. Il s’agit de celui d’un observateur qui prend le temps de reconstruire, depuis une position donnée, le monde tridimensionnel qui l’entoure. Dans le cas d’un regard placé devant l’une des meurtrières de Sombre Propos, on suppose que la tête de cet observateur est trop large pour pénétrer à l’intérieur de la meurtrière, mais qu’elle peut tourner sur elle-même et se déplacer légèrement pour étendre au maximum les limites de son champ de vision.

Représentation du champ d’un regard placé devant une des meurtrières de Sombre Propos: en blanc la zone visible, en gris, les zones invisibles à ce regard.

Dès l’instant ou plusieurs champs de regards se chevauchent, le monde se divise en zones visibles pour tous – ou absolument visibles, zones visibles pour certains seulement, ou relativement visibles, et zones invisibles à tous, c’est à dire absolument invisibles.

Représentation du champ déterminé par deux regards à proximité d’un obstacle (par exemple un mur): en blanc, la zone accessible aux deux regards, en gris clair, les zones visibles seulement à l’un, ou à l’autre des regards, en gris foncé la zones inaccessible aux deux regards.

La superposition de huit regards pénétrant simultanément par ses huit meurtrières fait apparaître Sombre Propos, trou noir absolument invisible au centre d’un nœud de visibles relatifs. On constate ici que l’épaisseur des parois du cube est elle aussi invisible, puisque celles-ci sont opaques. Mais ces deux invisibilités ne sont pas de même nature. Les surfaces des parois sont visibles, et leur épaisseur – ce que ces surfaces cachent peut-être – n’est pas ce que les regards cherchent à voir, car ce visible satisfait déjà leur curiosité. Sombre Propos au contraire ne leur cède rien, ne leur livre rien et se retire devant eux, les laissant comme face à eux-mêmes.

Représentation du champ des regards autour et à l’intérieur de Sombre Propos depuis ses huit ouvertures (Gouache sur papier, 20x30cm; 1998)

Sombre Propos dessiné par les regards

Les représentations ici sont des plans, et en réalité ce n’est pas une tache, mais une colonne immatérielle que les regards sculptent à leur insu. Aucun d’eux cependant ne peut en faire le tour. Chacun en a défini, à la frontière du visible et de l’invisible, l’une des huit facettes et c’est ainsi qu’ensemble, ils lui ont donné forme. Mais cette forme ne s’est déposée dans aucune de leur huit mémoires. Aussi cette colonne est-elle pour chacun d’eux inimaginable, impensable et sans limite.

Représentation photosensible du regard

Dans ces représentations graphiques, les regards suivent le chemin de la lumière, comme s’ils éclairaient ce qu’ils voient. Un tel retournement de la cause et de l’effet, faisant du regard un vecteur d’énergie, est archaïque, chamanique, magique et universel. Mais il est intuitif aussi, si l’on comprend le regard comme une extension du toucher et matérialisation de la pensée. Il pourrait même être scientifiquement avéré si l’on songe au rôle de l’observateur en physique quantique. Il m’a fallu pourtant plusieurs années pour franchir le pas et, tournant le dos aux évidences positivistes, remplacé concrètement ces regards par de la véritable lumière. La relation à l’invisible est alors devenu relation à l’ombre, et j’ai nommé ce travail « La Skoténographie », du grec « skoteinos », « obscur ».

Dispositif de fabrication des skoténographies.

Ce regard que je souhaitais traduire par de la lumière, contrairement à celui d’un appareil photographique, n’est ni ponctuel ni instantané. Il ressemblerait plutôt au passage du soleil devant une fenêtre étroite, traçant au sol un étroit faisceau de lumière qui se déplace au cours de la journée. La rotation sur son axe d’une chambre noire construite sur le principe de Sombre Propos, à distance d’une unique lumière ponctuelle, a permis de reproduire ce mouvement. À l’intérieur de cette chambre noire, ce sont donc huit faisceaux étroits qui balayent tour à tour et pendant plusieurs minutes le papier photosensible.

Réalisation d’une skoténographie

Ce papier photosensible devient noir au développement lorsqu’il a été longuement caressé par ces passages de lumière. On constate, ici encore, qu’aussi bien le centre du dispositif que les parois de la chambre noire n’ont pas été impressionnés, et sont restées vierges. Mais cette fois on peut voir que ces deux invisibilités ne sont pas de même nature. Celle des parois est froide et terne, celle du centre est comme incandescente.

DARK MATTER Skoténographie, tirage sans négatif sur papier baryté, pièce unique, 50x50cm, 2002

Car si les photons rebondissent contre les parois et, ce faisant, les éclairent, lorsqu’ils s’approchent de Sombre Propos il n’y a pour eux rien à éclairer sinon leurs propres trajectoires, croisements et chevauchements. Ainsi cette matière striée d’ombres qui ne sont visibles nulle part ailleurs, traversée de cicatrices sans rapport avec aucune réalité palpable, n ‘est-elle trace de rien sinon de la lumière elle-même, ou plus exactement, du mouvement de cette lumière, ou, plus exactement encore, de la mémoire de ce mouvement autour de l’obscurité.

Détail d’une skoténographie

C’est ainsi que la lumière – non pas ce qu’elle éclaire, mais ce qu’elle découvre en elle-même – révèle quelque chose de la matière des regards lorsqu’ils se frottent à l’invisible.

Lorsque les regards ne sont pas tous présents, la zone invisible change de forme en fonction de leur position et de leur nombre. Cette combinatoire comprend 43 figures.

Les 43 figures autour de Sombre Propos

La valeur de la lumière étant ici inversée (la lumière blanche noircissant le papier), on peut considérer ces images comme des négatifs. Leur positif fait apparaître un modelé, une profondeur. Il suggère aussi qu’à proximité de Sombre Propos la lumière se courbe légèrement.

SKOTENOGRAPHIE, tirage sans négatif sur papier Ilford galerie, 50x50cm, 2001

LA MÊME SKOTENOGRAPHIE INVERSÉE , impression numérique sur papier Canson, 50x50cm, 2021

Développements de la skoténographie

  • L’Harmonie des cubes, une correspondance entre les huit ouvertures de Sombre Propos et le deuxième mode à transposition limitée d’Olivier Messiaen, a permis d’élargir le spectre analogique de la lumière, du regard et de la pensée, au son. Elle ouvre un passage étroit entre vision et audition, entre invisible et silence. La dimension du temps propre au son a suscité des développements vidéo permettant de matérialiser les mouvements des regards vers l’invisible.
  • À partir du principe d’invisibilité de Sombre Propos, j’ai exploré d’autres dispositifs de regards dans lesquels l’invisible n’est pas centré mais disséminé. Ils ont permis entre autres de nuancer les interactions entre regards, ainsi que l’analogie du regard avec la lumière.

Réalisations et collaborations issues de Sombre Propos

Perception de ce qui manque. Non pas de qui a été perdu et dont on ressent la perte, mais de ce qui n’a jamais été connu. Perception de l’inconnu comme catégorie à part entière, et sentiment de son importance vitale en tant que non encore advenu, promesse ou menace.

Sombre Propos, cette perception non pas de qui a été perdu et dont on ressent la perte, mais de ce qui n’a jamais été connu, s’est prêté à des applications dans des champs d’expression variés.

Scénographie:

Sculpture:

Écriture:

  • Une absence féconde (revue Sigila, ed. Gris France 2011);
  • L’ombre à l’intérieur de la lumière (revue Le Nouveau Recueil, ed. Champ Vallon 2007);
  • Sombre Propos, sept variations sur un thème invisible (ed. Le Credac 2001);
  • Sombre Propos, un son et lumière sur l’invisible et l’inouï (2002, inédit).

Musique:

Lutherie:

Vidéo:

Installation vidéo/danse:

  • Chiasmes (coréalisation Christophe Loyer/compagnie artefactdanse, coproduction artefactdanse/dicream/DRAC Languedoc-Roussillon, 2011).

Photographie:

Performance: