Sombre Propos

Il m’a semblé pendant des années que chacune de mes réalisations dans le domaine de l’art tirait son sens et sa valeur d’autre chose, provisoirement inaccessible mais désigné ainsi par ricochet, autre chose qui à chaque fois promettait d’être vraiment là, juste derrière l’angle. Peu à peu, comme une forme en creux peut, sous un certain éclairage, apparaître convexe, cet être juste derrière l’angle finit par prendre consistance. Ainsi est né Sombre Propos, un travail sur les failles, les arêtes et leurs incidences sur les regards, les pensées. Il s’est trouvé qu’une fois ce programme visant l’inaccessible clairement défini, comme cela arrive souvent je l’ai rencontré à tout bout de champ. Commença alors une exploration qui m’entraîna dans des disciplines aussi variées que l’histoire, l’épistémologie, les arts plastiques, la musique, la littérature, le théâtre, la théologie, exploration menée avec pour unique lanterne SOMBRE PROPOS, ce concept que je m’étais forgé. C’est pourquoi son obscurité est-elle devenue pour moi éclairante, peut-être aveuglante.

Sombre Propos est une traduction possible de l’expression anglaise « dark matter » qui, dans son premier sens de « matière noire », désigne la substance invisible dont dépendrait, selon les astrophysiciens, le futur de l’univers.

Une boîte cubique est percée de huit meurtrières, fenêtres étroites et verticales à travers chacune desquelles est observable une partie de son intérieur. Pourtant, à cause de l’épaisseur des parois, une zone au centre échappe à tous les points de vue. Cet invisible qui, restant dans l’ombre, attire pourtant les regards, je l’ai nommé Sombre Propos.

Représentation graphique de l’invisible

Il y a dans le regard un pouvoir d’émission, quelque chose qui agit parce que regarder c’est construire, non pas subir une image mais produire une image, et ramener à soi ce qui est hors de soi, en faire sa cible, sa proie. Si l’œil regardant est ainsi source d’énergie, s’il “éclaire” ce qu’il voit, on peut alors représenter le monde comme une plaque photosensible révélée, impressionnée par les regards et sur laquelle ce qui est hors de vue reste noir, alors que ce qui est excessivement vu, ou vu de trop près ou trop souvent se surexpose et devient blanc, invisible également, bien que d’une invisibilité d’un tout autre ordre. Entre ces deux invisibilités du noir et du blanc, de l’obscur et de l’évident, le monde est ainsi modelé par la gamme des gris de ce qui est parfois visible pour certains.

représentation d’un champ des regards depuis deux points de vue à proximité d’un obstacle

Représentation du champ des regards autour et à l’intérieur de Sombre Propos depuis ses huit ouvertures (Gouache sur papier, 20x30cm; 1998)

Dans cette représentation, la zone au centre du cube et l’épaisseur de ses parois sont inaccessibles à tous les points de vue. Mais ces invisibilités sont de signes opposés: alors que les regards ricochent contre les parois, ils sont attirés par l’impalpable colonne à huit pans qu’ils construisent à leur insu.

Représentation photographique de l’invisible

Dans la Skoténographie (de skoteinos, ombre) ces regards autour de l’invisible sont matérialisés par de la lumière.

Dispositif de fabrication des skoténographies.

Le mouvement de rotation de la chambre noire permet de matérialiser les huit points de vue à partie d’une seule source lumineuse ponctuelle. Celle-ci détermine huit faisceaux lumineux qui balayent tour à tour le papier photosensible.

Réalisation d’une skoténographie en chambre noire

Celui-ci apparait noir, gris ou blanc au développement selon qu’il a été plus ou moins balayé par les faisceaux lumineux. L’image résultant de ce balayage n’est en réalité jamais apparue dans la chambre noire.

DARK MATTER Skoténographie, tirage sans négatif sur papier baryté, pièce unique, 50x50cm, 2002

Représentation vidéo de l’invisible

Le Skoténographe, un dispositif optique muni d’une caméra vidéo et commandé par un clavier à huit touches, a permis de révéler le mouvement des regards autour de l’invisible.

Le skoténographe (bois, plastique, métal, caméra vidéo; H=120cm; 2003)

Architectures du regard

La zone invisible au centre du cube Sombre Propos est une colonne, et l’exploration de cette règle d’invisibilité détermine ainsi des architectures construites par les regards. Entre les parois des labyrinthes visibles que sont ces dispositifs optiques se dressent d’autres murs, ceux des labyrinthes invisibles que les regards y érigent à leur insu. Si dans un dispositif panoptique un seul point de vue est censé tout voir, tout clarifier, ici l’augmentation du nombre de points de vue enchevêtre et multiplie les zones d’ombre.

De gauche à droite, 1- 16 colonnes invisibles déterminées par 6 points de vue; 2- 66 colonnes invisibles déterminées par 10 points de vue; 3- 196 colonnes invisibles déterminées par 26 points de vue (Encre sur papier; 30x30cm; 1998); 4- CHANT DES REGARDS PAR 14 POINTS DE VUE (skoténographie sur papier baryté, pièce unique, 50x50cm, 2005)

“7 colonnes invisibles déterminées par 32 points de vue”, dispositif ouvert (110x24x24cm; médium, 2003); “7 colonnes invisibles déterminées par 32 points de vue” (skoténographie sur papier baryté, pièce unique, 20X30cm, 2003);”9 colonnes invisibles déterminées par 24 points de vue“, encre sur papier, 2003; “9 colonnes invisibles déterminées par 24 points de vue”, dispositif ouvert (65x65x24cm, médium, 2003); L’un des 32 points de vue sur “7 colonnes invisibles déterminées par 32 points de vue”.

Le concept SOMBRE PROPOS a été présenté une première fois au CREDAC, centre d’art d’Ivry sur Seine, en 2001. Il a donné lieu depuis à des réalisations dans les domaines de la vidéo mais aussi de la photographie, de la sculpture et de l’écriture, ainsi qu’à des collaborations dans les domaines de la chorégraphie et de la musique.