Une poignée d’argile pétrie d’une main rêveuse, l’eau, l’impondérable matière des regards, la lumière ou le langage lui-même ont été, dans mon travail, quelques uns des avatars de cette entité mouvante contenant toutes les formes et tous les êtres qu’est LA SUBSTANCE. Elle est approchée ici non par la pensée mais par les mains, par le corps. Ce dont elle forme l’image pourtant à chaque fois est la pensée elle-même, pensée non pas volontaire ou autoritaire mais fluide et insaisissable comme le monde dans ce qu’il a d’hasardeux. Ainsi, par le biais de l’obscure et ductile Substance le monde et la pensée du monde se reflètent l’un l’autre.

La substance lumineuse

Avec Sombre Propos et la skoténographie j’ai comparé les regards et les pensées à de la lumière. Je m’attendais alors à trouver en elle une matière lisse et transparente, vierge de contenus…

Esquisse de lumière n°7

(…) La lumière « pure », « blanche », serait donc invisible, une substance lisse et transparente, vierge de formes et de contenus, au sein de laquelle le monde, solide et opaque, viendrait comme s’encastrer. La lumière du jour, par temps légèrement nuageux, semble offrir cette neutralité. Mais dès que l’on manipule, dès qu’on déplace de la lumière, on s’aperçoit qu’elle est moins neutre qu’il n’y paraît, et qu’il n’est pas si facile de la faire disparaître au profit de ce qu’elle éclaire. Il ne s’agit pas seulement du choix d’un angle d’illumination ou d’une intensité, mais de la présence de textures propres à la lumière elle-même, à la façon imparfaitement régulière qu’elle a de se répandre, surtout lorsqu’elle est faible, réfléchie ou difractée.

Esquisse de lumière n°10

Car cette lumière toujours jaillit d’une source et se propage. Et ce mouvement, cet élan n’ont rien de neutre. Jaillissement et propagation, naissance et cheminement : toute une histoire, toute une mémoire… Aussi la lumière n’est-elle jamais simple. La lumière du jour, celle qui éclaire et donne à lire ce qu’elle éclaire, semble homogène parce qu’elle est excessive et plurielle. Si quelques lettres lumineuses projetées sur un fond obscur sont clairement lisibles, un foisonnement de mots lumineux superposés, enchevêtrés, forme une matière éclairante mais non plus signifiante. De même, pour lire la lumière il faut infiniment peu de lumière : le bord externe d’une faisceau, une raie, égarés sur un mur et surtout, autour de ce peu, beaucoup de noir. Impressionné par ces taches lumineuses un papier photosensible fait apparaître alors des formes précises et minutieuses. Rien d’immatériel, mais au contraire des textures concrètes, presque tactiles, dans ces objets qui ne doivent rien à leur support, ne sont ni images, ni empreintes du visible mais bien propres à l’invisible lumière lorsqu’elle est livrée à elle-même.

Esquisse de lumière n°6

De façon surprenante et merveilleuse, c’est à la fonction métaphysique de la lumière comme manifestation originaire de création, de vie, que ces apparitions renvoient au premier abord : plis et germinations, noyaux et matrices, envols, évocation de la chair, de la matière vivante. Comme si la lumière, prise dans l’acte de son pur dépliement, ou déploiement, dévoilait un univers secrètement apparenté à celui, « réel », qu’elle tire de l’obscurité. Comme si ce monde qu’elle éclaire et qu’elle féconde, elle le contenait déjà en puissance, en germe, en négatif.

Esquisse de lumière n°2

(…) Il ne s’agit pas d’instantanés de formes en mouvement. Ces faibles lumières sont immobiles. Mais leur enregistrement par le support photosensible révèle une vibration, un frémissement secret. Cette immobilité résulte d’une intense activité sur place, d’un tourbillonnement minuscule et violent.

Esquisse de lumière n°5

(…) Des matières. Granuleuses, vaporeuses, dures comme des graines ou souples comme du tulle. Des brumes. Des surfaces délicatement marbrées, veinées. (…) Techniques de dessin, dessins de sculpteur. Volumes tracés d’une plume fine et patiente, ombrés au fusain, à la pierre noire. Lavis, crayon sur papier lisse ou papier à grain. Et pourtant, dessins non faits de main d’homme…

Esquisse de lumière n°3

(…) La pensée, comme la lumière ou comme le vent, s’applique, s’appuie. Parler d’une pensée c’est avant tout parler de ce qu’elle agite, de ce qu’elle éclaire. Mais si la pensée est lumière, alors comme la lumière – comme le vent lui-même qui transporte les odeurs et les sons – elle conserve secrètement quelque chose de sa source, une trace de ce qui l’a touché en chemin, de la matière et de la forme de ce chemin. Peut-être n’est-elle « pure » que lorsque elle se retourne sur elle-même pour surprendre cette trajectoire. N’est-ce pas ce que fait la lumière ici ? Et cette absence de neutralité, ces ombres que la lumière dessine elle-même en elle-même, ne sont-elles pas précisément le propre de la pensée comme mouvement, jaillissement et propagation, naissance et cheminement, histoire?

Textes extrait de “L’ombre à l’intérieur de la lumière” Le nouveau recueil n°78; 2006; Images extraites de la série “Esquisses de lumière”; tirages argentiques 24x30cm directs (sans négatif) sur papier baryté, pièces uniques, 2004